DIVERSITÉ CULTURELLE ET RICHESSE DU TEXTILE TRADITIONNEL

 


La République d'Indonésie, qui compte actuellement [en 1983] plus de 150 millions d'habitants, est un vaste archipel qui s'inscrit à la surface du globe dans un rectangle de la taille des Etats-Unis d'Amérique (environ 5'000 km d'ouest en est et plus de 2'000 km du nord au sud). Certaines des îles de cet archipel comptent parmi les plus grandes du monde (Sumatra, Bornéo, la Nouvelle-Guinée, dont la partie occidentale, Irian Jaya, est indonésienne).

La densité de peuplement est très inégale. C'est dans les îles de l'ouest et du centre (côtes de Sumatra, Java, Madura, Bali) que vit et a toujours vécu la majorité des habitants. On peut considérer les populations de ces régions, d'un point de vue bioanthropologique, comme proches des populations mongoloïdes de l'Asie du Sud-Est continentale. A ce propos, il n'est pas inutile de rappeler que lors des grandes glaciations, Sumatra, Bornéo, Java. Madura et BaIi faisaient partie intégrante de la plate-forme continentale asiatique. En revanche, à l'ouest d'une ligne de démarcation passant par le détroit de Lombok 1/, les populations présentent des caractéristiques mélanésiennes d'autant plus marquées que l'on s'approche des populations papoues d'lrian Jaya.

A l'écart des grands groupes humains du centre, essentiellement de Java, un certain nombre de microsociétés ont mené, jusqu'au début de ce siècle, voire jusqu'à plus récemment encore, une existence isolée de type archaïque. Ce fut notamment le cas à l'intérieur des terres des grandes îles (par exemple: les BATAK de Sumatra, les DAYAK de Bornéo ou les TORAJA de Sulawesi), ainsi que sur les îles situées en marge des courants d'échanges principaux (par exemple: Flores, Timor, Nias, Siberut).

En raison de la situation géographique de l'archipel (au carrefour de plusieurs océans et mers principales, à proximité des passages obligés vers l'Extrême-Orient) et de par sa configuration de pont jeté entre l'Asie continentale et l'Australasie, les populations qui y vivaient étaient prédestinées à contribuer aux échanges et influences réciproques des grands courants commerciaux, culturels et religieux qui se développèrent au cours de l'histoire dans cette partie du monde.

Parmi les influences notables, on peut relever celles qu'ont exercées les premiers foyers culturels continentaux (par exemple: Dongson 2/ ou les premières civilisations urbaines du sud de la Chine), puis, au cours du premier millénaire après J.-C., celles du bouddhisme et de l'hindouisme. Quant au second millénaire, il est marqué par l'influence grandissante de l'islam suivie par l'arrivée des Occidentaux (Portugais, Hollandais, Anglais) qui, outre le système colonial, apportent la religion chrétienne (catholicisme et protestantisme), particulièrement dans les sociétés périphériques où, au cours du XXe siècle, une grande partie des habitants se convertiront. A cette exception, ce sont plutôt les habitants des régions centrales (Java, Bali) et ceux des côtes des autres îles (Sumatra, Sulawesi) qui ont été le plus fortement soumis à ces différentes influences successives. Ces populations, dont une partie tournée vers la mer naviguait souvent au loin et commerçait avec le reste de l'Asie - de l'Arabie à la Chine - ainsi que les entités politiques qui les dirigeaient, absorbèrent, plutôt qu'elles n'adoptèrent délibérément, nombre d'éléments extérieurs à leur culture originale, sans jamais rejeter complètement leurs propres particularités.

Parmi les meilleurs exemples de cette tendance au syncrétisme culturel et religieux, on peut citer l'existence, toujours actuelle, d'une société de religion musulmane mais de droit successoral matrilinéaire, les MINANGKABAU de Sumatra.

Dans les îles périphériques situées à l'est de Bali (les petites îles de la Sonde orientales et celles du sud de la mer de Banda) et au nord et nord-est de Java (Bornéo, Sulawesi), les sociétés archaïques locales ne furent pas soumises, à l'exception du phénomène des conversions religieuses récentes, à des influences aussi directes, sans pour autant être privées de tout contact avec l'extérieur. Dans ces régions-là aussi, marchands, immigrants, administrateurs et autres voyageurs furent, en tout temps, les vecteurs de diverses influences, notamment culturelles et technologiques.

Il convient encore de mettre en évidence les importants échanges intra-asiatiques, essentiellement commerciaux, en particulier avec l'Inde et la Chine; ces échanges, contrôlés partiellement, il est vrai, par la "Compagnie générale des Indes orientales" fondée par les Hollandais en 1602, furent accompagnés, dans le cas de la Chine, de migrations de populations, base des communautés chinoises actuelles du Sud-Est asiatique.

Enfin, conséquence de la circulation des hommes et des marchandises au cours de plusieurs dizaines de siècles d'histoire, nombre d'interactions régionales achevèrent de compléter, en la compliquant, la mosaïque des influences culturelles. Dès lors, toute tentative visant à déterminer l'origine de techniques ou de motifs dans les arts décoratifs sacrés ou profanes d'Indonésie ne peut être entreprise qu'avec une extrême prudence. Il est néanmoins possible d'affirmer, quoique les fouilles archéologiques concernant cette période soient encore rares dans la plupart des régions de l'archipel, que l'apparition du tissage est liée au néolithique, donc à l'apparition de l'agriculture et à son développement.

Quant à l'origine de l'ikat (l'une des techniques largement représentées dans l'artisanat textile indonésien), elle fait l'objet de spéculations de la part des spécialistes mais il est probable qu'elle soit très ancienne - époque protohistorique - et ait eu lieu dans cette partie du monde, sans pour autant exclure son apparition parallèle dans d'autres civilisations.

C'est dans ce contexte d'influences les plus diverses, riche d'apports aussi variés que difficiles à identifier, que s'est développé l'artisanat textile indonésien; nul doute que cela soit l'une des raisons qui en font l'un des plus riches tant par la diversité des techniques de tissage et de teinture que par la variété des motifs.


GEORGES BREGUET / JACQUES MARTIN ©

Notes
1. Ligne Wallace du nom du naturaliste et voyageur anglais du XIX siècle, qui en fit l'observation.
2. Dongson: Civilisation du nord du Vietnam, XIIIe au IIIe siècle avant J.-C. environ