USAGE ET SYMBOLISME



Le rôle vestimentaire courant de la plupart des textiles présentés dans cette exposition est nettement secondaire; d'ailleurs de nos jours l'influence occidentale est visible dans l'habillement des jeunes Indonésiens jusque dans les villages des régions éloignées. On peut distinguer en fait deux catégories principales d'usage des tissus traditionnels:
- les pièces de costumes pour les cérémonies et les fêtes;
- les tissus de cérémonies affectés à des usages non vestimentaires.

Ce chapitre aborde aussi Le symbolisme des tissus de cérémonies et le Rôle du tissage dans la vie sociale.

Les pièces de costumes pour les cérémonies et les fêtes

Il peut s'agir de jupes (sarong: une pièce rectangulaire ou plusieurs lés cousus ensemble et formant un tube), de gilets (par exemple les kalambi des DAYAK), de châles (par exemple les selimut), d'écharpes (selendang), voire de pièces de tête (foulards/turbans). Ces tissus sont portés par les hommes ou par les femmes, suivant la coutume locale (adat); ces règles vestimentaires, qui sont souvent très strictes, varient selon les ethnies et les régions.
Par ailleurs ces éléments du costume peuvent indiquer, par leur facture et leurs motifs, le rang social de celui qui les porte (noblesse, homme du commun; ainsi à Roti, Savu ou Sumba), préciser l'origine géographique, ethnique ou clanique, révéler la relation du porteur avec l'objet de la tête (futurs conjoints, parents de la mariée, veuve), voire jouer un rôle très précis dans un rite de passage 1/; exemple, le grand châle servant, chez les BATAK de Nord-Sumatra, à envelopper les époux au moment de la cérémonie du mariage. Bien entendu, de telles pièces de vêtement, souvent richement ornées, peuvent aussi, parallèlement à leur fonction sacrée, revêtir une fonction esthétique: ce sera le cas des costumes portés par les danseurs et danseuses traditionnels.

 

Les tissus de cérémonies affectés à des usages non vestimentaires

Certains tissus indonésiens, quoique pièces de costumes, ne remplissent aucune fonction vestimentaire; ainsi ces sarong et châles de l'île de Lembata (Lomblen) qui, composant la dot, sont conservés pieusement après avoir été tissés mais ne sont pratiquement jamais portés.
D'autres tissus ont une fonction plus définie, tels ces divers types de bannières de cérémonie funéraire chez les TORAJA du centre de Sulawesi, qui peuvent être fixées à des mâts, orner les petits bâtiments provisoires (pendopo) contenant le cercueil et accueillant les hôtes, ou encore recouvrir le cercueil lui-même ou l'effigie du défunt (tau-tau).
A Sumba et à Timor, notamment, un grand nombre de pièces de tissus (hinggi et selimut) peut être consommé lors des funérailles, Si le défunt est un roi ou un chef: elles seront enterrées avec le cercueil. A Bali enfin, lors de crémation, des tissus rituels - ainsi d'ailleurs que les vêtements du défunt - partent également en fumée.
Enfin d'autres types de tissus, en particulier au sud de Sumatra (Lampung), ornent la maison du chef du village ou la maison de réunion traditionnelle, conférant à ces lieux la solennité nécessaire à telle ou telle cérémonie; chaque clan, voire chaque famille, apportera sa contribution à cette décoration sous la forme d'une ou de plusieurs pièces de tissus prêtées pour l'occasion. Ces mêmes tissus (en particulier les célèbres tampan 2/), spécifiquement conçus en tant que panneaux décoratifs à caractère symbolique, sont en outre échangés à l'occasion de rites de passage ou utilisés sous une autre forme; c'est ainsi que les futurs mariés seront assis sur une pile de tampan, dont la hauteur témoignera de la richesse des familles unies; ou que des présents remis à cette occasion - et des offrandes - seront enveloppés dans des tampan.
De même, chez les DAYAK de Bornéo, de grands tissus (pua) ornent les maisons longues traditionnelles et leurs alentours immédiats lors de fêtes importantes telles que, dans le passé, la célébration du retour des chasseurs de têtes.

 

Le symbolisme des tissus de cérémonies

En raison de leur fonction cérémonielle, voire de leur qualité de pièce sacrée, les tissus ne sont pas décorés au hasard. Même s'il convient de reconnaître que la tisserande ne sait pas toujours exactement pourquoi elle reproduit tel motif plutôt que tel autre (elle procède par copie d'une pièce existante ou de mémoire), il existe une tradition du symbolisme et de l'art décoratif qui puise ses racines souvent très loin dans le passé. Les sociétés archaïques décorent le plus souvent leurs artefacts de motifs anthropomorphes ou de représentations d'animaux sauvages, domestiques ou mythiques. D'autres motifs, en relation avec les éléments naturels ou la vie spirituelle sont également courants, tels l'arbre de vie, la barque rituelle, la maison ou les motifs floraux. La stylisation atteint parfois un grand degré d'abstraction et il n'est pas toujours facile de distinguer un motif symbolique d'éléments non figuratifs élémentaires (spirales, clés et doubles clés, losanges, lignes brisées, triangles, rectangles); la présence simultanée des deux types de dessins permet toutefois des variations esthétiques pratiquement illimitées.
L'origine d'une partie des motifs est à rechercher dans l'héritage néolithique; l'hindouisme et le bouddhisme ont eu quelque influence, surtout à Java et Bali; le motif floral indien, patola, est couramment représenté dans la production textile artisanale de l'archipel. L'islam, si ce n'est dans certaines régions de Sumatra, n'a guère influencé les arts décoratifs; de plus, des motifs d'origine occidentale se rencontrent dans certaines îles: il peut s'agir d'influences anciennes (par exemple, des représentations de soldats portugais à Savu ou de voiliers de cette époque) ainsi que d'emprunts plus récents aux arts décoratifs européens (certains motifs floraux ou représentant des animaux tels que le paon, la colombe ou le lion héraldique se retrouvent à Flores, Savu et Sumba). Enfin, il ne faudrait pas omettre l'influence chinoise, très forte sur la côte nord de Java, mais également plus à l'est ainsi qu'à Sumatra et à Sulawesi; ses motifs les plus communs sont les dragons et les serpents (naga).

 

Rôle du tissage dans la vie sociale

Vu l'importance de ces tissus pour les cérémonies et leur caractère avant tout symbolique, leur production (filage, teinture, tissage) répond à des règles précises et remplit une fonction sociale essentielle. Ne tisse pas qui veut ni quand il veut. Relevons ici que, contrairement à ce qu'on observe en Inde, ce ne sont pratiquement que les femmes qui tissent et teignent les tissus en Indonésie 3/.
Les méthodes complexes de décoration et de tissage pratiquées, ainsi que la finesse de l'ouvrage requièrent beaucoup de temps. Dès lors la production de ces tissus, qui ne sont presque jamais vendus, ne peut être considérée comme constituant une activité économique classique puisqu'elle ne rapporte aucun avantage monétaire à celles qui l'effectuent. Ce fait renforce le rôle de ce processus de production en tant que facteur d'intégration de l'individu à la vie communautaire traditionnelle. Le tissage lui-même représente un rite de passage (l'aptitude de la jeune fille à tisser correspond à son entrée dans le monde des adultes) ou en constitue la préparation (la fiancée tisse sa dot; les femmes tissent en vue du décès de leur mari, de leur père ou du chef du village). Dans certaines des régions d'Indonésie d'où proviennent les tissus exposés, chaque maison a son métier à tisser tant il est vrai qu'il y a toujours, sous un toit, deux, voire trois générations de femmes susceptibles d'y travailler.
Dans ces milieux ruraux traditionnels, il y a bien entendu des saisons où l'on file le coton, teint l'ikat ou tisse la toile et d'autres où les travaux des champs ont la priorité; il y a des périodes propices à ces travaux et d'autres qui le sont moins; aussi les villages sont-ils parfois silencieux et, à d'autres moments, retentissent-ils du bruit de claquement des métiers à tisser. Il existe néanmoins quelques exceptions au fait que les tissus ne sont pas offerts à la vente: ainsi à Sumba, pendant l'entre-deux-guerres déjà, une partie de la production était commercialisée sur place ou à Java et vendue aux touristes et administrateurs hollandais. De même, depuis peu, une demande s'est faite jour dans d'autres îles (Flores, Roti, Bornéo, pour ne citer que celles-ci) et les tissus se vendent aux amateurs étrangers. Dans le village de Tenganan, à Bali, où se tissent les très célèbres double ikat (geringsing), une partie des pièces patiemment élaborées est désormais acquise par les touristes et les collectionneurs. D'une manière générale cette tendance exerce une influence négative sur la qualité des tissus, maintenant produits avec moins de soins; elle conduit en outre à une désacralisation progressive de cette production.


GEORGES BREGUET / JACQUES MARTIN ©


Notes :
1. Par rite de passage on entend les rites correspondant à des moments importants de la vie de l'individu:
    naissance, absorption de la première nourriture solide, percement des oreilles, circoncision, limage des dents,
    mariage, cérémonie funéraire.
2. Dont la production semble avoir cessé vers les années 1920.
3. Le batik fait ici exception, une partie du travail, surtout à Java, étant l'affaire des hommes