TECHNIQUES DE FABRICATION DES TEXTILES INDONESIENS (illustré)



Avant d'aborder la description des techniques utilisées pour fabriquer les textiles exposés, il convient de rappeler les lointaines origines de la production vestimentaire en Indonésie:

  • les vêtements en écorce d'arbre battue;
  • ceux en fibres naturelles non filées et plus ou moins grossièrement tissées (feuilles de bananier - Musa textilis - ou feuilles de palmier lontar - Borassus flabellifer).

    Les vêtements confectionnés de la sorte manquaient de souplesse et de résistance, même si le travail a pu, parfois, atteindre une très grande finesse. Sur la voie de la recherche d'un tissage serré donnant un résultat plus souple, il faut signaler certains tissus de l'île de Sangir (Nord-Sulawesi) qui, tout en continuant à avoir pour chaîne des fibres non filées, recevaient, pour fils de trame, du coton 1/.


Les techniques décoratives utilisées dans l'art textile indonésien traditionnel peuvent être classées en deux catégories principales :

  • coloration de l'ouvrage (teinture avant ou après le tissage);
  • décoration procédant de modifications de la structure même de l'ouvrage tissé


Dans la première catégorie figurent les techniques faisant appel à la teinture par réserve ainsi que les impressions; ces dernières sont laissées ici de côté car elles ne se pratiquent guère en Indonésie, si ce n'est dans les entreprises textiles modernes. Les principales techniques de teinture par réserve sont les suivantes:

 

  • l'ikat, où la réserve est effectuée par ligature de brins (de raphia, par exemple) sur des faisceaux de fils, de chaîne ou de trame, avant le tissage;
  • le pelangi et le tritik. deux techniques plus ou moins analogues, faisant appel à des mesures de réserve appliquées sur la toile déjà tissée;
  • le batik. où la réserve est pratiquée par application de cire sur la toile.


Dans la seconde catégorie, on trouve les techniques modifiant la structure même du tissage:

 

  • le fil de trame supplémentaire (trame flottante), parfois aussi le fil de chaîne (chaîne flottante), technique visant à créer des motifs dans le tissu en introduisant, par la méthode du brochage ou celle du lancé, des séries de fils supplémentaires parallèles aux fils de trame (respectivement de chaîne); ces fils supplémentaires sont introduits au cours du tissage (ce qui les distingue de la broderie) en continu - jeté - ou avec des interruptions du fil après chaque motif - broché.
    C'est dans cette catégorie que l'on trouve le songket (brocart indonésien, de Sumatra ou de Bali) qui utilise, sur fond de soie, des fils dorés ou argentés. Dans certains cas la trame flottante (ou la chaîne, le cas échéant) est introduite de manière lâche, afin de conférer au motif un effet de relief et d'épaisseur assez marqué (par exemple, les tampan de Lampung, les pua pilih des DAYAK et les lau pahudu de Sumba);
  • le pilih forme particulière de trame flottante dans laquelle le fil supplémentaire, introduit dans une seule direction, forme le fond du motif et non le motif lui-même comme à l'accoutumée;
  • le sungkit. technique pratiquée par les DAYAK, consiste à introduire à l'aiguille, mais pendant le tissage, des fils de trame supplémentaires présentant la caractéristique d'être enroulés autour des fils de chaîne (soumak); grâce à cette méthode, la décoration est identique sur les deux faces (ce qui n'est le cas ni de la trame ou chaîne flottante, ni de la broderie);
  • la broderie enfin, consistant à décorer la toile terminée à l'aide de fils de couleur (éventuellement d'une autre fibre: par exemple, soie sur coton) introduits à l'aide d'une aiguille, est une technique couramment utilisée à Sumatra pour les tapis et les sarong.

L'artisanat textile d'Indonésie a encore recours à l'application d'éléments décoratifs non textiles sur les tissus, comme les coquillages, perles, bandes de métal ou petits miroirs (cermuk), en particulier chez les BATAK, à Lampung, chez les DAYAK. à Sumba et à Flores. Enfin, pratiqué à Bali, le perada est une méthode consistant à appliquer par collage des feuilles d'or sur un tissu uni ou une pièce de batik.

Voici maintenant une présentation détaillée des techniques les plus caractéristiques. 




                                                                                       

mesure de réserve par dessins à la cire (batik)

Le batik 2/

 

Sur une toile déjà tissée (pièce de coton ou de soie), le motif est tracé à la cire chaude liquide à l'aide d'une série d'instru-ments analogues à des plumes de dessinateur technique (canting). La toile est immergée dans un bain de colorant; celui-ci ne mord pas sur les parties réservées (celles qui ont été recouvertes de cire), mais seulement sur celles qui n'ont pas reçu de cire.

Après chaque bain de colorant, la cire est enlevée par immersion du tissu dans l'eau bouillante. Chaque nouvelle couleur ou tonalité exige un nouveau passage à la cire des parties que l'on souhaite réserver, qu'elles soient déjà teintes ou qu'elles doivent rester écrues. 

 

 

 

 

mesure de réserve par ligatures (ikat)

L'ikat 3/

Les mesures de réserve destinées à créer un motif sont portées directement sur le fil(généralement de chaîne sur coton ou de trame sur soie) avant le tissage de la toile; pour cela la tisserande fait usage de fibres naturelles (par exemple de raphia) ou de fils de gros diamètre dont elle entoure, en les ligaturant fermement, un certain nombre de fils de chaîne (ou de trame, le cas échéant) regroupés en filets (petits faisceaux). Ces derniers sont savamment codés afin que soit facilement retrouvé leur emplacement futur au moment du tissage.

 

Une fois l'ouvrage entier "ikaté", les filets subissent les opérations de teinture. Les parties réservées, sous les ligatures, restent écrues, alors que les parties exposées sont teintes. Comme pour le batik, l'opération doit être intégralement recommencée pour chaque nouvelle couleur ou tonalité; dans ce cas, non seulement les parties qui doivent continuer à rester vierges de couleur seront "ikatées" une nouvelle fois, mais encore toutes celles qui sont déjà teintes et que l'on souhaite conserver telles quelles. En vue de chaque phase de ligature de l'ikat, la tisserande remonte provisoirement l'ouvrage sur un cadre de la dimension du métier.

Enfin, dans le cas de l'ikat de chaîne, une fois terminées les opérations successives du travail de l'ikat, les filets sont placés en bon ordre sur le métier à tisser, puis les fils de chaîne soigneusement ajustés pour former les motifs désirés à l'origine. Alors le tissage proprement dit peut commencer.

Comme c'est le fil lui-même qui est teinté, le tissu "ikaté" présente la particularité d'être décoré sur les deux faces. On comprend facilement que grâce à cette technique il est possible, pour la tisserande, de ligaturer simultanément une quantité de fils de chaîne (ou de trame) supérieure aux besoins d'un seul motif ou d'un seul lé; habituellement, les ikat d'Indonésie, dans les petites îles de la Sonde notamment, sont composés de quatre panneaux identiques présentant une double symétrie.

Le coton, produit et filé sur place ou d'origine commerciale, est le matériel le plus couramment utilisé (chez les BATAK, les TORAJA ainsi qu'à Flores, Sumba, Roti, Savu et Timor), mais les ikat sur soie sont courants (à Aceh, à Palembang et dans l'île de Bangka, à Bali et chez les BUGIS de Sud-Sulawesi) ; dans ce cas, c'est généralement le fil de trame qui est "ikaté" selon une technique d'autant plus compliquée que ce fil, par définition, est un fil continu. Le travail sur soie, d'une extrême finesse, se doit d'être ajusté avec précision.

Les tisserandes de Tenganan, dans la partie orientale de BaIi, pratiquent le double ikat sur coton. C'est une technique difficile car ce sont à la fois les fils de chaîne et de trame qui sont teints avant le tissage, par la méthode de ligature propre à l'ikat. Afin d'assurer la reconstitution de la composition prévue à l'origine, le tissage doit être effectué en ajustant les fils au millimètre près. L'ensemble des opérations - du filage du coton à la main, en passant par le long processus de teinture à base de deux colorants naturels, et jusqu'au tissage final - dure plusieurs années. L'origine de cette technique à Tenganan (le seul village du Sud-Est asiatique à la pratiquer de nos jours) reste inconnue mais il est probable que d'anciens liens 4/ avec la côte orientale de l'Inde y aient joué un rôle.

 

Le pelangi et le tritik

 
Ces deux méthodes de décoration sont pratiquées sur une toile déjà tissée, à l'instar du batik, et sont à classer parmi les techniques de teinture par réserve.

réserve par ligatures à effet 'circulaire' (pelangi)La technique du pelangi (du mot indonésien et malais: l'arc-en-ciel) produit des motifs indépendants les uns des autres (cercles - isolés ou concentriques - carrés ou losanges) que l'artisan répartit sur tout le tissu ou sur une partie seulement (bordure, par exemple).
Après avoir été étirées pour former de petites poches, des portions d'étoffe sont ligaturées à l'aide de fils ou de bandelettes de tissu.

  • réserve par ligature à l'aiguille (tritik)
    Avec le tritik, les motifs créés sont plus linéaires; les parties à décorer de l'étoffe sont froncées par un faufil passé à l'aiguille de part en part.
    Les motifs sont le résultat de la réserve que le tissu crée lui-même dans ses replis.


     

L'originalité et la beauté du textile indonésien tiennent souvent à l'utilisation combinée de plusieurs des méthodes décrites ci-dessus; ainsi, par exemple:

·        ikat et songket à Sud-Sumatra et Bali;

·        ikat et broderie à Lampung et dans le village de Tenganan à Bali;

·        ikat et fil supplémentaire chez les BATAK, à Sumba et à Timor

·       ttritik et pelangi à Sumatra.



Les colorants

Traditionnellement, des colorants naturels sont utilisés pour teindre les textiles indonésiens. La tendance actuelle est toutefois de faire usage de colorants chimiques, adoptés d'ailleurs depuis longtemps pour le batik. Les colorants modernes, répandus aujourd'hui jusque dans la périphérie (Roti, Flores, Nord-Sumatra), sont évidemment d'un usage beaucoup plus aisé pour l'artisan. Néanmoins, pour certains tissus à usage rituel (à la différence de ceux destinés à la vente aux touristes), l'utilisation de colorants naturels est encore de rigueur.

De ce fait, en particulier pour les ikat, une partie de la production continue de faire l'objet du long et savant processus de teinture végétale par immersion, lequel peut prendre des mois, voire des années, selon les tonalités désirées.

Les colorants naturels sont préparés par les utilisateurs eux-mêmes, généralement les tisserandes, bien qu'il existe des règles particulières ou des interdits qui varient d'une région à l'autre.
Les colorants les plus courants sont:

  • l'indigo, pour toutes les tonalités du bleu (le jus de la feuille d'lndigofera tinctoria, après macération, est mélangé à de la chaux et à une certaine quantité de cendre de bois);
  • les racines de mengkudu (Morinda citrofolia) sont utilisées pour les rouges;
  • le safran d'Inde (ou curcuma) pour les jaunes.
  • Les tonalités noire, brune et verte peuvent être obtenues à l'aide de ces trois bases, éventuellement avec des additifs; d'autres plantes entrent toutefois en jeu et leur usage, comme certaines recettes particulières pour l'utilisation des colorants naturels ci-dessus, est souvent tenu secret par les tisserandes.

Relevons que la majorité des pièces présentées dans cette exposition (et non pas seulement les plus anciennes) ont été teintes avec des colorants naturels.

 

Les métiers 5/

 

Métier à tisser à dossière - Roti (petites iles de la Sonde)  - photo Odile Martin

On distingue trois types de métiers à tisser en Indonésie.

Dans les trois cas, le tissage est placé à l'horizontale, à plat, devant la tisserande.

Ceux des deux premiers types sont des métiers simples à un rang, généralement installés au niveau du sol; la tension sur la chaîne est assurée par une dossière contre laquelle la tisserande appuie ses reins. La chaîne est continue (c'est-à-dire fermée sur elle-même) et, au terme du travail de tissage, il faut la couper pour obtenir une pièce plane; c'est le métier à dossière de type oriental que l'on trouve à Flores, Timor, Roti, Savu, Sumba, ainsi qu'à Bornéo chez les DAYAK et à Nord-Sumatra chez les BATAK.

Ce type de métier se retrouve quelquefois dans d'autres régions qui ont déjà adopté des métiers plus élaborés; il est alors réservé à la confection de tissus très traditionnels.

 

Lorsque la chaîne est discontinue et enroulée au fur et à mesure sur la pièce d'appui postérieure, on a affaire au métier à dossière de type central; il permet à la tisserande de réaliser une pièce de tissu pratiquement de n'importe quelle longueur; on le trouve à Java, Bali, Lombok ainsi qu'à Lampung. Certains des métiers des deux premiers types n'utilisent même pas de peigne.

Enfin, troisième type, le métier à pédale euro-asiatique, connu également sous nos latitudes (métier à bras) est utilisé dans l'archipel ainsi qu'en Malaisie. La tisserande est assise sur un banc faisant partie du métier et actionne avec les pieds l'écartement des fils de chaîne. Ce métier est utilisé essentiellement chez les MINANGKABAU d'Ouest-Sumatra et dans la région de Palembang, mais aussi ailleurs en Indonésie, dans les ateliers de production organisés qui ont renoncé à la technique traditionnelle régionale, ainsi à Lombok, Bali et à Java.


GEORGES BREGUET / JACQUES MARTIN ©



Notes :

 

1. La chaîne est constituée par l'ensemble des fils parallèles disposés dans le sens de la longueur du tissu, c'est-à-dire
    des fils qui font face à la personne assise en position de travail devant son métier à tisser; le fil de trame est celui
    qui est introduit, entre les fils de chaîne paires et impairs écartés en alternance, successivement de gauche à droite
    puis de droite à gauche, généralement à l'aide d'une navette ou d'une broche.

2. Le batik est signalé ici pour mémoire, cette technique décorative très répandue en Indonésie (à Java surtout, mais
    aussi à Madura et à Sumatra) n'étant pratiquement pas représentée dans cette exposition.

3. Du verbe indonésien et malais mengikat (lier).

4. Liens dont l'anthropobiologie a fait la démonstration, travaux de Breguet et collègues.

   
Nous nous sommes inspirés, pour ce chapitre en particulier. des travaux de Pelras 1972.